jeudi 30 mars 2017
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Interview : Peter Singer « Je suis devenu végétarien un peu par accident »

singer-L214aPlanète Animaux s’est entretenu avec Peter Singer à Paris le 30 mai 2015, en marge de la grande conférence « La Libération Animale : Et Après ? », organisée par l’association L214. Au cours de cet échange, le philosophe, pionnier de la lutte pour les droits des animaux, a évoqué avec nous les similitudes entre racisme et spécisme, mais aussi la surpopulation humaine de la Terre, ainsi que divers aspects de la condition animale.

Planète Animaux : Comment êtes-vous devenu végétarien ?
Peter Singer : Quand, plus ou moins par accident, j’ai déjeuné avec quelqu’un qui était végétarien. C’était lorsque j’étais étudiant à l’Université d’Oxford. Je lui ai demandé pourquoi il ne mangeait pas de viande, et en retour il m’a demandé pourquoi je considérais que c’était acceptable de traiter les animaux de la façon dont les animaux dont la chair était dans mon assiette avaient été traités. Je n’avais jamais pensé à cela comme une question d’éthique, c’est difficile à imaginer, surtout de la part de quelqu’un qui étudiait l’éthique. Mais à l’époque, personne n’en parlait, il était admis que l’éthique ne concernait que les humains, pas les animaux. Ca m’a fait remettre en cause ma façon de penser, j’ai lu et fait beaucoup de recherches, puis j’ai écris La Libération Animale.

Vous avez comparé le spécisme au racisme dans une interview parue il y a trois jours dans le New York Times. Quel lien et quelles différences voyez-vous entre les deux ?
PS : Dans le racisme ou le sexisme, on observe un groupe dominant (par exemple les européens, ou les hommes), qui justifie sa dominance et la façon dont ils oppressent le groupe minoritaire avec une idéologie compliquée. Ca leur semble naturel, ils se disent que c’est normal qu’ils soient dans cette position dominante. Et si nous avons fait des progrès pour reconnaître le racisme et le sexisme comme mauvais, en parallèle nous avons cet espèce d’aveuglement moral qui dit que si on étend l’égalité des droits à chaque individu de l’espèce homo sapiens cela suffit. Mais si on exclut des êtres parce que ce ne sont pas des homo sapiens, c’est le même type d’idéologie que l’on a développée pour justifier notre domination sur des membres d’autres espèces.

« Guenon », quand l’animal devient insulte

psingerL214bLes personnes racistes qualifient souvent les Noirs de «singes», «guenons, «macaques»… Pourquoi dans ce cas un animal devient-il une insulte ?
PS : Les animaux sont souvent des insultes, pas seulement dans ce contexte, cela fait partie du fait que nous nous considérons supérieurs à eux. Pourtant, en termes de brutalité et de violence par exemple, les humains sont bien pires que les animaux. L’emploi de ces termes, c’est pour dénigrer les animaux et dénigrer des gens en les comparant à des animaux.

Trouvez-vous que l’un est pire que l’autre, dans le parallèle racisme/spécisme ?
PS : Aucun n’est pire que l’autre. Notre société actuelle est plus ouverte à penser que le racisme est quelque chose qu’on doit rejetter alors que le spécisme est vu comme acceptable, alors que si on pense à tout ce que l’on fait aux animaux à l’échelle mondiale… Il y a 65 milliards d’animaux qui sont tués chaque année pour leur viande (soit près de 10 fois la population du monde) et élevés dans des conditions terribles : la quantité de souffrance est énorme. Mais c’est très dur de comparer la souffrance des animaux à la souffrance des humains, l’un n’est pas pire que l’autre, les deux sont différents et très mauvais.

Faire du mal pour se faire du bien

J’ai trouvé une citation de vous à propos des personnes qui maltraitent des animaux ou leurs semblables : «L’homme aime penser qu’il y a toujours quelqu’un en dessous de lui, et pour de nombreuses personnes avoir du pouvoir sur d’autres semble réaffirmer leur sentiment d’estime de soi et les faire se sentir bien». Pouvez vous m’expliquer comment faire du mal peut permettre à quelqu’un de se sentir bien ?
PS : C’est simplement un fait psychologique pour montrer que vous n’êtes pas tout en bas de l’échelle, et cela fait du bien à certaines personnes. Les humains sont des êtres qui sont conscients de leur place dans la hiérarchie, surtout les mâles. Cela s’observe aussi dans les sociétés de chimpanzés. Si vous êtes un employé dans une usine, souvent vous êtes un travailleur immigré avec une condition très précaire, alors vous pouvez vous sentir tout en bas. Mais si vous maltraitez un cochon, par exemple en le frappant avec une barre de fer, alors cela montre que vous n’êtes pas tout en bas, et que vous avez du pouvoir. Et visiblement, d’une certaine façon, cela permet à certaines personnes de mieux se sentir.

psingerL214cCela montre surtout que ce sont des idiots…
PS : C’est ce que je pense aussi, évidemment. Mais ça montre aussi qu’ils sont très frustrés et qu’ils transfèrent leur frustration sur les animaux. Par exemple dans les abattoirs pour volailles, on voit souvent des employés jouer avec les poulets comme si c’était des ballons de football…

« Il y a trop d’humains sur Terre »

Il y a près de 8 milliards d’humains sur Terre désormais, en comparaison de cela, il ne reste plus, par exemple, que 3000 tigres ou 40000 éléphants d’Asie dans le monde. Pensez-vous que les hommes sont trop nombreux sur Terre ?
PS : Il y a en effet trop d’humains sur Terre si on veut qu’ils puissent tous vivre une vie de qualité. Car le style de vie des nations influentes utilise tellement de ressources naturelles et émet tellement de gaz à effet de serre que nous ne pouvons pas l’étendre à 8 milliards d’humains, et donc en ce sens, oui, il y a trop d’humains, et bien sûr, comme vous l’avez remarqué, l’impact d’une telle population entraîne une forte réduction de l’espace des espèces sauvages, telles que les éléphants, les tigres et les orang outangs par exemple, et de manière grandissante, nous braconnons ces espèces. C’est triste de voir ce qu’il advient des espèces qui vivaient assez indépendament de nous et qui maintenant luttent pour avoir un peu de place.

Quelles solutions proposez-vous pour ce problème ?
PS : La première chose à faire serait de fournir un accès à l’éducation à toute personne sur la planète, et notament les filles. Il a été démontré que le plus d’années une femme étudie, le moins d’enfants elle aura, ce serait donc un bénéfice pour les femmes, pour la lutte contre la pauvreté mais aussi pour la planète et tous les animaux qui vivent dessus. Il faut aussi noter que l’Organisation Mondiale pour la Santé dit qu’il y a plus de 200 millions de femmes qui aimeraient utiliser des contraceptifs, mais qui n’y ont pas accès. Il faudrait donc rendre plus accesibles ces dispositifs. Au delà de cela, il serait désirable d’encourager les gens à avoir des familles plus petites.

psingerL214dVous avez créé le Great Ape Project. Hier, 29 mai, s’est déroulée l’audience dans le cadre de l’affaire des chimpanzés Hercules & Léo. Savez-vous comment celle-ci s’est déroulée ?
PS : Nous n’aurons pas le jugement avant quelques temps, mais c’est un cas très intéressant car c’est la première fois qu’un juge a dit au propriétaire d’un animal : «vous devez prouver votre droit à détenir cette animal enfermé», en gros prisonnier. Donc, l’université qui détient ces deux chimpanzés va devoir se défendre devant un tribunal pour justifier ses droits de les retenir prisonniers. La position de nos avocats est de dire que les chimpanzés sont clairement des êtres conscients et sentients, et que par conséquent nous devrions les reconnaître comme des personnes qui ont des droits et pas seulement celui d’être détenu.

L’une de nos lectrices aimerait savoir en quoi votre pensée diffère de celle de Gary Francione ?
PS : Pour ma part, je pense que nous devrions faire des progrès où nous le pouvons, je soutiens donc les réformes ayant pour but de donner de meillieures conditions de vie aux animaux d’élevage, et je vois cela comme une étape pour aller vers l’abolition. Gary, lui, pense que c’est négatif de faire des progrès et voudrait que nous passions directement à l’abolition.
Je ne pense pas que les choses fonctionnent de cette façon dans la société, vous n’aurez jamais un saut pareil, le progrès doit être fait étape par étape. Je dirais donc que nous avons le même but, mais que je pense que c’est nécessaire de franchir la première étape, puis la seconde, etc., pour arriver au même objectif.

A lire également :

Notre compte-rendu de la conférence donnée par Matthieu Ricard, Peter Singer et Aymeric Caron à Paris le 30 mai 2015
Notre interview de Matthieu Ricard

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2 commentaires

  1. Bravo pour les 3 articles que Planète Animaux a consacrés à cette conférence et merci d’avoir été présents pour couvrir l’événement ! Avec la publication de vos interviews de Peter Singer et Matthieu Ricard, au-delà de la conférence elle-même, vous apportez un moyen complémentaire de faire connaître et comprendre la pensée de ces auteurs.

  2. C’est vrai que lors d’un repas, on montre toujours du doigt les végétariens et que l’on a droit à l’éternelle question : « Vous ne mangez pas de viande par éthique ou parce que vous n’aimez pas la viande ? » mais aucune remarque à ceux qui s’empiffrent de viande baignant dans la sauce…! Les végétariens doivent toujours se justifier et les autres se trouvent des excuses, ne voulant pas réfléchir à la condition animale et à la tragique fin de tous ces animaux dans un abattoir. Il faudrait que l’être humain réfléchisse un peu plus à ses attitudes, évolue et ne se voit plus comme l’être suprême. Oui il y a trop d’humains sur terre et pas du premier choix !

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