jeudi 30 mars 2017
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Interview : Matthieu Ricard « les animaux ne sont pas des machines à saucisses »

orianne-ricardPlanète Animaux s’est entretenu avec Matthieu Ricard à Paris le 30 mai 2015, en marge de la grande conférence « La Libération Animale : Et Après ? », organisée par l’association L214. Au cours de cet échange, le moine bouddhiste a évoqué avec nous l’éthique et l’avenir de l’humanité, ainsi que la condition animale. 

Planète Animaux : Nous étions à votre conférence au Grand Rex l’année dernière. Vous y avez fait un parallèle entre l’Homme et le marteau pour expliquer que tout comme le marteau, l’Homme peut à la fois bâtir et abattre. Comment transformer l’Homme en marteau qui construit ?
Matthieu Ricard : Tout ça c’est une question de motivations. On a la faculté d’être égoïstes tout comme on on a la faculté d’être généreux ; on a la capacité de détruire comme on a la possibilité d’être altruiste. L’altruisme, cela part d’une réflexion. C’est accorder de la considération et de la valeur à autrui, et si on accorde de la valeur à autrui, alors de même que le matin lorsque l’on se lève on n’a pas envie de souffrir toute la journée, on accorde de la valeur à cette aspiration à ne pas souffrir, et alors il suffit de pas grand chose pour se transporter dans l’esprit d’autrui et se dire que lui non plus n’a pas envie de souffrir. Et si j’accorde de la valeur à cela, je ne vais pas sciemment infliger de la douleur à ceux qui sont capables de faire la différence entre le bien-être et la souffrance, et qu’on appelle des êtres sensibles.

Les animaux, « machines à saucisses »

Pourtant, de nombreuses personnes continuent de faire du mal à leurs semblables, et aux animaux. Pourquoi ?
MR : Pour beaucoup, c’est parce qu’ils n’ont pas pris la peine de se mettre à la place de l’autre et je crois que si ils visualisaient clairement les souffrances infligées, et qu’ils se demandaient ce que cela leur ferait d’être dans la situation de l’autre, ils auraient beaucoup plus de mal à continuer une activité qui se fait au prix de la souffrance des autres. Mais on détourne le regard… «Loin des yeux, loin du cœur», dit l’adage. Evidement, si on considère les animaux comme des machines à faire des saucisses, comme des objets, c’est un petit peu embêtant quand ils bougent et qu’ils crient… Mais bon on passe là dessus, on détourne notre attention et notre regard, on refuse de voir et d’imaginer cela, alors bien entendu, si on refuse de voir cela, on peut faire n’importe quoi.

ricard-L214aVous parlez de visualiser, mais il est justement contradictoire de constater que les français aujourd’hui sont plus choqués par des images d’abattoir que par les violences diverses qu’ils peuvent voir au quotidien à la télévision. Pourtant, ils continuent à manger de la viande.
MR : Oui, il y a une incohérance certaine. Aujourd’hui, on dit qu’on ne peut pas montrer ce qui se passe dans les abattoirs car cela choquerait, ce qui est vrai mais étrange parce que 60% des programmes télévisés contiennent des images de grande violence. C’est une mauvaise excuse. Simplement, on sait très bien que cela donnerait tellement mauvaise conscience aux gens, et qu’il y aurait une sorte de répugnance à savoir qu’on est la cause de ces souffrances innommables. On ne pourrait plus vivre en accord avec soi-même, alors que si on ne le voit pas, on peut l’oublier très facilement, c’est «pratique» dirons nous.

C’est pour cela que les films gores, pourtant très sanglants, choquent moins le public que des images d’abattoir ?
MR : Dans les films gores, les gens se disent que c’est du cinéma, ils ne font pas de rapport de cause à effet avec les images, contrairement aux abattoirs, pour lesquels ils peuvent se dire « je participe directement à ces souffrance tous les jours ». Ce n’est pas qu’ils ne supportent pas de voir des images gore, mais ils sont tellement mal à l’aise avec la responsabilité qu’ils ont avec les faits, qu’ils ne veulent pas en entendre parler, parce qu’ils n’ont pas envie d’arrêter. Aussi veulent-ils mettre de côté le fait qu’ils sont responsables de cela, qu’ils vivent de la mort et de la souffrance d’autres, et c’est là une incohérence éthique. Cela rejoint ce que l’on disait au moment de l’esclavage et de la conquête des Amériques : « ils n’ont pas d’armes, ce sont quasiment des animaux ». C’est très pratique, cela vous permet de justifier tout ce que vous faites, sans avoir à trop réfléchir.

« Un américain consomme 120 kilos de viande par an »

Matthieu Ricard et notre rédactrice-en-chef
Matthieu Ricard et notre rédactrice-en-chef

Pensez-vous qu’on arrivera un jour à une société 100% végane ?
MR : Je ne sais pas, mais je pense qu’on va dans cette direction. La société a quand même évolué : il y a trois siècles on torturait encore des gens sur la place publique, il y a avait les pendaisons, le supplice de la roue… On allait voir cela comme on va voir des matchs de football. Maintenant, on ne fait plus cela. Et l’étape suivante ce sont les mouvements de libération animale.

Quand on remet en cause l’élevage intensif, on nous dit toujours que c’est impératif pour pouvoir nourrir la planète.
MR : C’est faux, j’ai écrit un chapitre là dessus dans mon livre qui s’appelle «Tout le monde y perd ». C’est mauvais pour l’environnement, c’est la deuxième cause de pollution dans le monde. C’est mauvais pour la faim dans le monde, puisqu’on prend le grain qui pourrait nourrir des gens en Amérique du Sud et en Afrique pour nourrir des animaux qui feront de la viande pour les pays riches, qui en consomment beaucoup plus, puisqu’un américain moyen en consomme 120 kilos par an, contre 5 pour un africain et 3 pour un indien. Enfin, ce n’est pas bon pour les animaux bien sûr, puisqu’on consomme 65 milliards d’animaux terrestres et 1000 milliards d’animaux marins par an. Et ce n’est même pas bon pour la santé humaine, et ça il faudra bien qu’ils se le mettent dans la tête ! De grandes études épidémiologiques très sérieuses (l’une faite sur 10 ans et l’autre sur 18 ans), montrent que si vous mangez de la viande tous les jours, vous avez 18% de chance de mortalité en plus chaque année. Tout cela ne tient pas debout !

A lire également :

Notre compte-rendu de la conférence donnée par Matthieu Ricard, Peter Singer et Aymeric Caron à Paris le 30 mai 2015
Notre interview de Peter Singer

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2 commentaires

  1. L’humanité a de sérieux progrès à faire sur la considération et le respect animal !

  2. Je suis d’accord les animaux sont égaux à nous, ils souffrent et sont intelligents tout comme nous. Voilà bien longtemps que je ne mange plus de viande, car toute petite ma mère m’a fait voir les images que la fondation Brigitte Bardot diffusait sur la maltraitance, et ma mère me disait imagine toi à leur place et la souffrance qu’ils ressentent, et voilà c’est ce que je fais je m’imagine à leur place et je respecte tous les animaux, c’est pas compliqué d’être végétarien !

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