lundi 27 mars 2017
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Débat : l’animal, un meuble comme les autres ?

agroparistech01Un débat très intéressant a eu lieu jeudi 9 octobre à Paris, en présence notamment de la députée Laurence Abeille et de Brigitte Gothière (L214). Le sujet abordé était celui de la place de l’animal dans notre société, selon que ce dernier soit de compagnie ou dédié à la consommation humaine. Les conditions d’élevage des animaux en France ont particulièrement été discutées, et des arguments très pertinents ont été énoncés. Planète Animaux était sur place et vous propose un compte-rendu de ces discussions.

Le rendez-vous était donné dans un amphithéâtre d’AgroParisTech (établissement d’enseignement supérieur spécialiste des sciences et des industries du vivant et de l’environnement, formant entre autres les éleveurs de demain). La prestigieuse école est d’ailleurs l’instigatrice du débat, qui réunit 4 intervenants : Laurence Abeille (députée écologiste du Val de Marne) ; Jean-Pierre Digard (ethnologue au CNRS) ; Brigitte Gothière (porte-parole de L214) et Etienne Verrier (enseignant-chercheur en génétique animale à AgroParisTech).

Pourquoi opposer l’animal à l’humain ?

Laurence Abeille
Laurence Abeille

Laurence Abeille prend, la première, la parole. Elle dit constater que malgré une sorte d’admiration universelle pour la beauté animale, la biodiversité est en déclin. Elle se félicite néanmoins de l’émergence d’une prise de conscience et note qu’au rassemblement en faveur de l’évolution du statut juridique de l’animal, organisé par FUDA le 27 septembre à Paris, elle avait été « frappée » par la présence de nombreux jeunes, de quoi être plutôt optimiste pour l’avenir.

Jean-Pierre Digard répond que dans cette problématique du droit des animaux, « on voit le point de vue des bêtes mais on oublie l’Homme ». Il faudrait davantage penser au « bien-être des éleveurs », affirme-t-il, avant de s’offusquer que des chercheurs travaillent à définir et encadrer le bien-être des animaux élevés pour la consommation (par exemple en stipulant qu’il leur faut de l’eau fraîche en permanence, ou un certain espace vital minimum) « tandis que des millions d’humains n’ont même pas accès à cela, par exemple à l’eau fraîche ».

Brigitte Gothière s’exprime alors et dit refuser cette barrière qui s’érige systématiquement entre les humains et les animaux. Pourquoi certains êtres vivants auraient-ils plus le droit de vivre que d’autres ? Elle dénonce également une certaine « schizophrénie » dans notre rapport aux animaux. « Pourquoi chérir les chiens et les chats, et exploiter les autres pour la consommation humaine ? », interroge-t-elle, avant de noter avec amertume : « On rêve de rencontrer des extra-terrestres, mais les autres formes d’intelligences on les a là, sur notre planète, et on les a complètement asservies ».

Domestication : échange ou asservissement ?

Jean-Pierre Digard
Jean-Pierre Digard

L’ethnologue Jean-Pierre Digard, qui étudie depuis plusieurs décennies les relations homme/animaux, se lance dans une historique de la domestication, « non pas de l’animal, mais des animaux ». Pour lui, cette dernière a empêché « la disparition d’espèces », comme le cheval et l’autruche, dont les populations déclinaient. Il cite ensuite le bombyx du mûrier, un papillon qui n’existe plus à l’état sauvage et dont les chenilles fabriquent la soie. « C’est l’animal le plus domestiqué au monde, et le jour où les Hommes se désintéresseront de la soie, l’espèce disparaîtra du globe », affirme-t-il.

Etienne Verrier indique pour sa part que l’Homme « transforme le vivant », parfois en bien à son sens, en expliquant que les porcs domestiques ont une bien plus grande diversité génétique que les porcs sauvages (sangliers).

Pour Laurence Abeille, la science permet aujourd’hui de savoir que les animaux sont intelligents, sensibles, et qu’ils ressentent la douleur. « Des réglementations existent pour l’élevage mais elles ne sont pas assez appliquées », lance-t-elle ensuite, ce qui partage la salle entre applaudissements et désapprobation.

Brigitte Gothière
Brigitte Gothière

Brigitte Gothière voit, elle, plutôt la domestication comme une relation de domination dans laquelle « l’Homme utilise, l’Homme se sert de », ce qui « doit changer ». « Il faut repenser les rapports interespèces », martèle-t-elle, indiquant que « les animaux demandent leurs droits » lorsqu’ils « se débattent pour refuser une mise à mort ou un gavage, mais on ne les écoute pas ».

« Les animaux ne demandent rien »

Des paroles qui font bondir Jean-Pierre Digard, qui rétorque immédiatement que « les animaux ne demandent rien ». « Ce sont les militants, comme ma voisine de droite (ndlr : Brigitte Gothière), qui demandent des choses par anthropomorphisme ». Malgré l’indignation dans la salle, il poursuit sur sa lancée : « Désolé de vous décevoir mais vos mouvements militants ne représentent qu’une partie infime de la population, pas dans vos sondages, bien sûr, mais ce sont des sondages truqués par vos réseaux. Les sondages sérieux, en revanche, montrent que le soucis du respect animal n’est qu’en 8ème position dans les préoccupation des français, et que les végétariens ne représentent que 0.1 % de la population française, et les vegans, 0%.  Il faut séparer les opinions des connaissances, différencier la science des sornettes ». Il indique que ces chiffres proviennent d’une étude réalisée par le CREDOC (centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie).

Etienne Verrier
Etienne Verrier

Ses propos embrasent le public… et Laurence Abeille, qui se dit choquée, et rétorque que la question du bien-être animal préoccupe de plus en plus de monde, que les élevages « peuvent être différents », que les animaux peuvent « y être mieux traités » et que les éleveurs s’en sentiraient mieux. « La notion de bien-être animal est peut être un peu anthropomorphique mais on se rend bien compte lorsqu’un animal n’est pas bien ».

Quant à Etienne Verrier, il déclare que « l’humanité a des devoirs envers les animaux » et précise constater lui aussi une montée de la préoccupation, notamment pour les animaux d’élevage, dont personne ne se souciait il y a 30 ans. Il veut néanmoins mettre le public en garde contre certains raccourcis : »La France est le pays où l’élevage est le plus réglementé et dans ce qu’on trouve choquant en image il faut savoir différencier ce qui est légal de ce qui ne l’est pas ».

Questions/réponses du public

Le débat s’étend désormais à l’amphithéâtre tout entier, le public étant autorisé à échanger avec les intervenants. Une étudiante en sciences sociales invective vigoureusement la députée Abeille, lui reprochant de se permettre de « remettre en cause la science », ce qui est « scandaleux pour une élue de la République »

agroparistech06Puis Simon, co-fondateur de Planète Animaux, adresse une remarque à Jean-Pierre Digard : « Vous avez déclaré « en tant que scientifique, il y a des choses auxquelles je crois et d’autres auxquelles je ne crois pas. » La Science est l’art du doute, savoir remettre en cause tous les préceptes pour ouvrir son esprit et comprendre plus de choses est ce qui s’appelle « le doute scientifique »… Par ailleurs vous avez estimé que les sondages de L214 seraient biaisés puisque soumis uniquement à des amis et des militants, avant d’évoquer les résultats d’un sondage du CREDOC. Mais imaginons un sondage où l’on demande à des enfants palestiniens qui sont sous les bombardements à quel point ils se préoccupent du taux de chômage en France. Il est normal que le bien-être des animaux ne soit pas la priorité absolue de tous les Français, mais toutefois, le fait que cela soit dans ce sondage montre que c’est bien une interrogation légitime, et qu’il est important de la prendre en compte », souligne-t-il.

agroparistech07L’ethnologue lui répond que oui, il doute, et que la maltraitance des animaux le « révolte ». Il ajoute élever des chevaux depuis « plus de 30 ans », et que « personne n’a jamais rien obtenu d’un cheval en le rouant de coups ». Enfin, au sujet de la prise en compte du bien-être animal dans notre société, il ajoute : »c‘est un problème réel qu’il faut traiter, mais il faut le mettre à son juste niveau ». Un autre spectateur lui demande ensuite pourquoi il a lié la modernisation à une souffrance des agriculteurs-éleveurs. Jean-Pierre Digard explique : « Les éleveurs se suicident à cause des contraintes administratives qui les éloignent des animaux. Entre les paperasses et les aménagements à faire, ils ne reconnaissent plus le métier de leurs parents ».

Une autre question évoque une alimentation sans viande. Laurence Abeille indique à ce propos qu’en tant que politique, « on ne peut pas imposer le végétarisme, donc j’essaie de faire des choses pour améliorer le bien-être animal. Mais à l’Assemblée Nationale, le groupe le plus important est celui des chasseurs. Le rapport de force est donc très compliqué mais ces questions montent dans l’opinion publique ».

La question suivante remet le feu aux poudres. « En quoi peut-on exploiter les animaux, d’autant qu’ils n’exigent rien, eux ? », demande une dame. Jean-Pierre Digard lui répond qu’il n’a jamais entendu les animaux demander quoi que ce soit, ou écrire quoi que ce soit pour faire passer un message. Une réponse qui exaspère le public, une femme hurle même « Entendez leurs cris ! ».

Une éleveuse intervient
Une éleveuse intervient

Une éleveuse défend sa profession

C’est ensuite une éleveuse qui prend la parole. Celle-ci se présente comme la Présidente d’un groupe de travail à la FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants d’Agricoles) et assure que « les éleveurs sont beaucoup contrôlés, donc les règles sont respectées » et que « comme pour le respect du code de la route, il faudrait plus de radars ». Elle affirme ensuite qu’elle sait voir la tristesse des animaux (elle donne comme exemple ses porcelets qui « pleurent » lorsqu’ils sont séparés de leur mère) et qu’elle et ses collègues étudient ce qui peut être fait pour fournir aux animaux de meilleures conditions de vie dans les élevages. « Nous entendons ces questionnements, quand ils sont exprimés poliment », dit-elle, défendant un travail qui « mérite le respect ». Enfin, elle attaque les incursions de L214 dans les élevages (pour y réaliser des photographies et des vidéos). Pour elle, ces visites devraient uniquement être réalisées par « un contrôleur, en présence de l’éleveur ». La moitié gauche de l’amphi, où sont assis des étudiants d’AgroParisTech, applaudit à tout rompre.

Brigitte Gothière s’empresse bien évidemment de répondre. « Les animaux vivent réellement dans ces conditions, nous n’inventons rien, nous ne nous amusons pas, par exemple, à arracher des plumes aux poules avant de les filmer. Ce qu’on montre est la réalité, d’ailleurs, les images qu’on diffuse ne sont pas les pires que nous ayons. Il faut montrer ces conditions de vie terribles, et les journalistes nous disent qu’ils ne peuvent entrer ni dans les élevages, ni dans les abattoirs… », revendique-t-elle.

agroparistech09Une autre étudiante, « future éleveuse », prend alors la parole et déclare que si on parle beaucoup du bien-être animal et de respect des comportements naturels, elle, « manger une côte de boeuf lui procure du bien-être »… Brigitte lui répond qu’il est injuste qu’un animal meure pour finir dans une assiette, et qu’on peut manger autre chose pour se faire plaisir.

Bilan plutôt positif

Après 2 heures de discussions, le débat prend fin. Il semble qu’aucun camp n’aura réussi à convaincre l’autre, et que certains préjugés, notamment ceux décrétant que l’humain est supérieur à l’animal, sont coriaces. Malgré tout, les échanges entre les intervenants ont montré que la problématique du bien-être animal fait son chemin dans la société française et que les choses sont en train de changer. La filière de l’élevage semble également disposée, par le biais de ses futures générations, à faire des efforts allant dans ce sens. Pour nous, cette première « Dispute » d’AgroParisTech était plutôt encourageante. On sait bien que Rome ne s’est pas construite en un jour, et que l’essentiel est de poser la première pierre. D’ailleurs, en sortant de la salle, nous avons rencontré une étudiante de la prestigieuse école qui nous a indiqué qu’une grande majorité de sa promo est végétarienne. Nous sortons donc de l’établissement plutôt optimistes.

Une seconde « Dispute » aura lieu à AgroParisTech le 10 décembre. Son thème sera « services attendus des animaux, notamment sur le plan de l’alimentation humaine, et de l’mpact environnemental des activités d’élevage ». Nous espérons vous y voir nombreux.

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4 commentaires

  1. Un débat passionnant en effet mais très controversé ! Oui les animaux sont des êtres sensibles, capables d’attachement, d’affection et de sentiments dénués de tout intérêt. Il serait temps que l’on s’en rende compte et pour le reconnaître, point n’est pas besoin d’être scientifique ! Heureusement que L214 mène ses enquêtes. Comment peut-on élever des animaux pour leur donner la mort en finalité ? Où trouver de  »l’Humanité » dans tout cela ?

    • Jean-Pierre DIGART est un ethnologue qui pour moi vie dans le passé, l’animal parle meme si il n’a pas de cordes vocales, par son langage corporel, et je ne vois pas pourquoi le bien etre animal ainsi que le reconnaitre comme animal sensible dérange monsieur DIGART qui ne prend que le partie des humains.
      c’est bien cela le probleme, car l’humain se déshumanise en élevant et tuant les animaux de bouche de facon détestable aujourd’hui alors que dans le passer les éleveurs avaient a coeur le bien etre de leur élevage.
      hors depuis cette déshumanisation les humains ont tellement pris l’habitude de maltraiter les animaux qu’ils n’ont souvent plus le sens du bien et du mal.
      en effet ,aujourd’hui, 2 enfants en France meure sous les coup de leurs parent, et les études montrent que souvent ils se font la main d’abord sur les animaux.
      les Musulmans qui sont formés tout jeune a égorger le mouton, sont capables ensuite quand ils font le JIHAD d’égorger les humains, je vois la une cause a effet entre l’homme et l’animal, et ce n’est pas pour jetter le blame sur les musulmans, mais de nos jours l’égorgement n’a plus lieu d’etre car nous avons de la réfrigération, et ces abattages rituels, juifs et musulmans nous garde dans la barbarie.
      il serait tant de s’en éloigner en reconnaissant le respect aux animaux qui nous aide depuis notre émergence

  2. Toujours les mêmes objections. C’est à la fois rassurant, car on voit bien que rien évolue chez eux alors que la quasi totalité des données scientifiques concernant le sujet, pointent du doigts la consommation de viande tout en montrant l’innocuité voire les bienfaits du végétalisme.
    Le poids des évidences ébranle de plus en plus le solide édifice de la violence faite aux autres animaux au nom et « hummm bacon !! » (= »mon intérêt à manger une entrecôte ») parvient de moins en moins à justifier le plus grand massacre d’innocents au monde.

  3. Brigitte Gothière a été très intelligente dans ses réponses. Les éleveurs aiment accabler L214 mais ils oublient que ces derniers montrent la réalité, et bizarrement et ils ne sont plus très enclins à la condamner.

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